Sur le Net, Israël déchaîne les passions. Pourquoi et comment cela se traduit-il ?
Sur Internet, Israël suscite des passions divergentes. Les réseaux sociaux, certains sites, les forums d’extrême gauche, d’extrême droite et les sites musulmans deviennent des lieux où les messages haineux se multiplient. Lorsque des articles sur Israël sont publiés, les réactions ne tardent pas à se manifester par des commentaires virulents et souvent antisémites, plus particulièrement depuis le 7 octobre 2023. Les internautes expriment leurs opinions avec une rapidité et une intensité qui ne laissent guère de place au débat. La modération étant souvent insuffisante, les médias sont contraints de fermer les sections de commentaires, illustrant une dynamique où la critique d’Israël se transforme en appel à sa disparition pure et simple.

Pour évaluer cette tendance croissante, l’Observatoire de l’antisémitisme en ligne[1] a mené une étude détaillée pour l’année 2019. En utilisant une liste de mots-clés et en analysant plus de 600 millions de sources, l’Observatoire a identifié et classifié les messages antisémites selon les critères définis par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (Ihra)[2]. Les catégories d’analyse incluent la diffamation d’Israël en tant qu’État juif, l’utilisation de symboles antisémites pour décrire Israël ou le sionisme, et les comparaisons entre Israël et le régime nazi.
De janvier à juin 2019, l’étude a recensé 51 816 contenus antisémites, avec une prédominance sur Twitter (63 %) et Facebook (17 %). Une augmentation significative de la haine envers Israël a été observée, avec une progression de 79 % par rapport à la période précédente. Cette haine se manifeste principalement par trois tendances : l’assimilation de la politique israélienne à celle de l’Allemagne nazie, la représentation du sionisme comme une politique criminelle soutenue par l’ensemble des Juifs, et un complotisme associant Israël aux États-Unis et aux sociétés secrètes.
Ce phénomène est alimenté par diverses mouvances.
À l’extrême gauche…
La question palestinienne est souvent interprétée comme un prolongement de la lutte contre le colonialisme. Les Palestiniens sont perçus comme des symboles de déshérence migratoire, tandis qu’Israël est décrit comme un État impérialiste et colonialiste. Cette perspective est renforcée par un discours qui associe Israël au capitalisme triomphant et à une vision apocalyptique du monde. Cette vision d’Israël comme symbole du capitalisme et du Nouvel Ordre mondial s’inscrit dans une double tradition : celle de l’antisémitisme populaire médiéval (usure juive) et de l’antisémitisme de gauche des XIXème (le Juif Rothschild) et XXème s. (URSS).
A l’extrême droite ?
La haine d’Israël s’exprime aussi autour de la mouvance Dieudonné – Alain Soral et sur des sites d’extrême droite. Dieudonné reprend en les exacerbant quelques-uns des fantasmes prisés par la gauche décoloniale, tiers-mondiste et indigéniste. L’idée d’une injustice dans le traitement des racismes, d’une exagération de l’antisémitisme et d’une exploitation de la Shoah par Israël. Derrière le sionisme, on retrouve plus qu’à souhait les représentations classique de l’antisémitisme primaire, certes à la sauce… antisioniste. Ainsi interviewé par la chaîne de télévision iranienne Sahar 1 en septembre 2011, Dieudonné n’hésita pas à affirmer que « le sionisme a tué le Christ ». Quant à Alain Soral, sur son site, il ne cesse de faire des variations sur les thèmes conspirationnistes. Ses textes sont centrés sur la dénonciation de la « domination du juif sionisme ». Pour lui, l’État d’Israël est la consécration « du talmudo-sionisme », « une religion de haine ».
De nombreux sites musulmans s’identifient à la cause palestinienne
L’identification à la Palestine est sans égale. La cause palestinienne écrase toutes les autres, celles des musulmans de Bosnie, du Cachemire, des Tchétchènes, ou encore des Rohingyas de Birmanie. Israël est perçu comme la menace ultime ; Le sionism comme la manifestation contemporaine la plus affirmée de l’aspiration de l’Occident à dominer le cœur du monde islamique et arabe. Sur le Net, des centaines de milliers de pages sont consacrées à la volonté du sionisme de dominer l’islam. Des associations offrent leur aide, collectent de l’argent, des forums sont consacrés au conflit israélo-palestinien. Globalement, Israël serait une imposture, un État colonialiste, raciste.
Sur les sites salafistes, de nombreux écrits développent aussi des discours anti-occidentaux qui trouvent leur justification, sous une forme ou sous une autre, dans les textes sacrés. On s’étend sur la falsification de la parole divine (le Coran) par les juifs et les chrétiens, qui prêchent par anthropomorphisme, associationnisme et idolâtrie. L’Occident impie est ensuite élevé au rang d’ennemi absolu, puis les diatribes antiaméricaines, antisionistes et antisémites viennent clore le tout.

Selon le philosophe Pierre-André Taguieff, la dernière grande vague judéophobe se caractérise par une forte mobilisation du monde musulman contre Israël, et le « sionisme mondial » s’accompagne, chez les prédicateurs islamistes, d’une vision apocalyptique du combat final contre les juifs. « Dans la propagande “antisioniste” sont recyclées aussi les accusations de meurtre des prophètes, de falsification des livres saints, de propension juive à mentir et à semer la corruption et la guerre civile. D’où les stéréotypes négatifs indéfiniment exploités: les juifs seraient fourbes et traîtres, cupides et cruels, ennemis de Dieu et de l’humanité, corrompus et corrupteurs. La haine d’Israël sur Internet ne se limite donc pas à des contenus isolés ; elle évolue et fluctue en fonction des contextes politiques et sociaux. Elle se manifeste par une banalisation croissante, où les opinions extrêmes se répandent et se normalisent, notamment depuis le 7 octobre 2023.
[1] Observatoire de l’antisémitisme en ligne, Crif, Ipsos, de janvier 2020, 42 pages
[2] L’Ihra (International Holocaust Remembrance Alliance) est, depuis 1998, un organisme international qui
a pour but de renforcer et de promouvoir l’éducation, le travail de mémoire et la recherche sur la Shoah. Il
collabore avec l’Unesco, le Conseil de l’Europe, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne
et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Les délégations nationales sont composées de représentants gouvernementaux et de spécialistes. Les États membres assurent la présidence de
l’Ihra à tour de rôle, pendant un an. Le 26 mai 2016, l’Ihra a adopté par consensus une définition « non
contraignante », dite de travail, sur l’antisémitisme. L’ensemble des membres a donné un avis favorable
à cette définition.

