Les militants d’extrême droite ont vite compris le parti qu’ils pouvaient tirer d’une utilisation rationnelle et systématique d’Internet. Aujourd’hui, les sites d’extrême droite pullulent.

A la fin des années 90, l’extrémiste Milton J. Kleim dans son « On tactics and strategy for Usenet » expliquait la stratégie utilisée : « Internet offre de gigantesques possibilités pour permettre à la résistance aryenne de diffuser notre message aux inconscients et aux ignorants. C’est le seul média de masse dont nous disposons et qui est relativement épargné par la censure… C’est maintenant que nous devons nous emparer de cette arme qu’est Internet afin de la manier avec habileté et sagesse ». Dans une publication intitulée « La conspiration théorique », l’activiste autrichien Walter Ochtenberger se réjouissait que « la liberté de pensée soit totale sur Internet […]. Dans le fond, Internet est le média démocratique le moins mauvais. » Olivier Bode, un autre activiste néonazi, écrivait que l’on ne peut faire « que des louanges sur les applications d’Internet ». Dans un autre commentaire publié sur le site suprémaciste blanc américain de Stormfront, émanant cette fois d’un groupuscule néonazi allemand, on peut lire: « Nous devons créer des zones libérées. Dans ces zones dont Internet, nous exercerons notre pouvoir, gagnerons des militants, accentuerons notre militantisme et punirons tous les déviants et nos ennemis. »

Sur un autre site, il était proclamé : « Ce qu’il y a de pratique avec Internet, c’est qu’il nous permet d’échapper à la censure officielle. Chacun d’entre nous, avec des capacités pourtant réduites, peut atteindre l’opinion publique. Ce qui permet ainsi de diffuser nos informations et notre propagande, mais encore de retirer tous pouvoirs à ceux qui sont les gardiens de la bonne parole et censeurs officiels. Et, ceci d’autant plus que sur Internet, chacun peut contrôler les autres… »

Une nouvelle ère commençait. Le Net allait tout transformer en profondeur et pour l’extrême droite, la diffusion de la propagande allait devenir un jeu d’enfant. Des sites comme Stormfront, créé en 1995, illustrent cette tendance, permettant aux groupes d’échanger des informations et de recruter des militants. En France, le Front National (aujourd’hui Rassemblement National) a été le premier parti politique à se doter d’un site Internet, cherchant à contourner les médias traditionnels qui le marginalisent. Il a investi massivement sur Facebook, notamment, lui permettant de toucher un large public et de renforcer son image. Par ailleurs, de nombreuses figures de l’extrême droite utilisent YouTube (comme Dieudonné) pour diffuser des contenus qui peuvent inciter à la haine. Cette plateforme est essentielle pour de nombreux influenceurs d’extrême droite, qui y publient des vidéos souvent provocatrices pour attirer l’attention et construire une audience fidèle.

De plus en plus utilisé par des jeunes influenceurs d’extrême droite, TikTok permet de toucher un public plus jeune avec des contenus apparemment dépolitisés et engageants. Enfin, la plateforme Instagram est utilisée pour partager des images et des vidéos qui véhiculent des messages d’extrême droite, souvent de manière esthétique et attrayante.

Internet est « absolument vital pour l’extrême droite »

Selon l’historien Marc Knobel, Internet est « absolument vital » pour l’extrême droite, car il permet aux groupes les plus radicaux de multiplier leur audience, qui était auparavant limitée à des fanzines et publications confidentielles. Les réseaux sociaux, en particulier, jouent un rôle crucial dans cette dynamique, permettant une diffusion rapide et large des discours d’extrême droite.

« Un combat culturel ? »

Marc Knobel évoque également l’importance du « combat culturel » pour l’extrême droite, qui utilise Internet non seulement pour diffuser des idées, mais aussi pour recruter et mobiliser des militants. Ce sur-activisme pourrait donner l’illusion d’une domination politique et médiatique, renforçant ainsi la présence de l’extrême droite dans le débat public et créant ainsi un écosystème où les idées extrêmes peuvent prospérer.

Mais, quels sont les contenus ?

Les sites et les blogs s’illustrent par un racisme ou un antisémitisme outrancier. En quelques clics ou en effectuant une recherche à base de mots-clés, nous tombons assez facilement sur des blogs ou des sites affichant des contenus xénophobes. Les textes publiés répondent à une logique implacable. Ils s’adressent à des militants ou des gens désillusionnés par la politique et le système. Il s’agit alors d’animer leur militantisme, de l’affirmer ou de l’encourager. Il s’agit aussi de briser les tabous, de les conforter dans leurs choix idéologiques. Ces sites ne sont pas de simples défouloirs. Ils poursuivent un objectif politique.

Combien de sites et de blogs ?

En 2007, la proportion de blogs se rattachant à la famille de l’extrême droite dans la blogosphère politique avait été évaluée à 4,4 %. Pour la France, Le Monde (4 juillet 2011) a mené un très intéressant travail cartographique de l’ensemble de la blogosphère politique en 2011[1]. La blogosphère s’élève à 12,5 %, soit 132 sites.

Internet est effectivement devenu l’un des terrains de jeu privilégiés des droites extrêmes. Celles-ci ont investi le Net pour en faire ce qu’elles appellent un « outil de réinformation ». Le site, transeuropeextremes.com, a répertorié 377 sites et blogs à tendance ultra- droite et les a classés par familles : les identitaires, la droite nationale, les traditionalistes, l’entourage du FN, les tendances réactionnaires.

Quelle méthode ?

La Radio-télévision belge de la Fédération Wallonie-Bruxelles (10 septembre 2015) analyse leurs méthodes : « ils ne semblent obsédés que par un sujet : les islamistes et par extension, l’islam, les musulmans, les immigrés. L’amalgame est au cœur de leur stratégie. […] Ce qui est compliqué avec ces sites, c’est qu’ils relayent de fausses infos comme des vraies. Ils recyclent les dépêches, les rumeurs, les vidéos YouTube et même des articles de sites parodiques. En clair, ils se servent de tout ce qui peut nourrir leurs thèses et leurs objectifs politiques. Ce mélange des genres entretient la confusion et les articles sont partagés par nombre d’internautes, eux-mêmes dupés » et met en garde contre des photos systématiquement truquées ou manipulées, comme en 2015 sur la crise migratoire en Europe. Si de nombreux sites s’avèrent obsédés par l’Islam et les musulmans, d’autres blogs sont violemment antisémites.

Quels courants sont représentés ?

Tous les courants de l’extrême droite y sont représentés, sans toutefois de véritable unité idéologique :

–         Un courant « identitaire » qui s’oppose au métissage et qui est violemment contre l’islam. Il a pour horizon une grande Europe des patries.

–         D’autres sites représentent le courant « nationaliste révolutionnaire » (NR). Ils sont à la fois nationalistes, anticapitalistes, anticommunistes, anti-américains et très violemment antisionistes et antisémites.

–         Enfin, il y a des blogs et des sites catholiques et traditionalistes, qui ne sont pas très nombreux. Certains sont très influents à l’extrême droite, même s’ils ne partagent pas tous la même idéologie, comme Génération identitaire (Génération identitaire est la section jeunesse du mouvement des Identitaires, fondée en 2012), Civitas ou encore Fdesouche. Si le socle commun est d’être hostile à Vatican II, de faire profession d’homophobie, de s’opposer à l’avortement, à l’euthanasie et à la République, certains versent clairement dans un antisémitisme virulent.

Des « sites de réinformation » et des stratégies de désinformation

Certains sites se présentent souvent comme des « sites de réinformation » et utilisent des stratégies de désinformation pour attirer une audience croissante. Parmi les sites notables, on trouve Égalité et Réconciliation d’Alain Soral et Fdesouche, qui sont régulièrement mentionnés dans les médias pour leur influence. Selon une étude du Monde (8 septembre 2017), Fdesouche relaie un nombre significatif de fausses informations, se plaçant dans une liste des 16 sites « qui font circuler le plus de fausses infos ».

Marc Knobel


[1]                Abel Mestre et Caroline Monnot, « Les familles de l’extrême droite sur le Net », Le Monde, 4 juillet 2011.