L’historien Marc Knobel étudie ce réseau russe comme un espace où des militants de l’ultra-droite française partagent des contenus antisémites, racistes et homophobes. L’historien décrit VK comme un environnement particulièrement toxique, où la haine se propage sans entrave.

C’est une « caricature » : un enfant porte une kippa. Sur sa tempe, un pistolet est braqué. Il est écrit « Les Juifs dehors ! ». C’est une autre « caricature ». Cette fois, un vieillard avec l’étoile jaune est accroupi devant une fosse. Un soldat allemand tire. On peut lire « Légalisez l’exécution des Juifs ! » C’est une troisième « caricature ». Un homme cogne la tête d’un homme avec une batte de baseball, etc. À côté, les commentaires se multiplient. Ils en rient. Mais où sommes-nous donc ? Sur le réseau VKontakte , réseau social russe.

Autre « caricature » ? Un personnage est à genoux, un homme lui tire une balle dans la tête. Commentaire ? « Tu t’arrêtes là le youpin, tu causes assez de dégâts comme cela ! ». Autre document, mais sans photographie ou « caricature », cette fois, mais, la légende suivante : « Et moi, je rêve d’une vraie Shoah dans tout le continent européen afin de réduire en cendre votre sous-race ignoble planétaire ». Et encore cette caricature d’un site qui se présente comme un site « nationaliste français et de défense de la race blanche. » Et la légende suivante : « Voyons ce que les Juifs ont déversé dans le puits de la culture occidentale au cours du siècle dernier. Ne vous y trompez pas : les youpins sont les destructeurs des nations ».

Autre document, une photographie atroce. Trois hommes noirs sont pendus et la légende suivante : « Quand tu allumes la télé et que tu tombes sur des chaînes françaises, tu as soit un youtre souriant et narquois, soit ce putain de sale nègre de merde de… cette serpillière à youtre ». Autre photographie, Agnès Buzyn, ancienne ministre française des solidarités et de la santé, avec la légende suivante : « Salope de youpine ! Crève ». Tous ces posts ont été publiés probablement par des militants ou des sympathisants de l’ultra-droite française ou francophone. Cependant, la plupart des posts sont anonymisés et leurs auteurs utilisent des pseudonymes. Là, ils vont chercher de la documentation et reproduisent des caricatures nazies. Surtout, ils se regroupent et utilisent VK pour ouvrir des comptes qu’ils alimentent de contenus antisémites, racistes ou homophobes. La haine d’Israël y est très présente, cela pourrait attirer d’autres lecteurs, pas forcément d’extrême droite. Le dénominateur commun des uns et des autres : vouloir tuer des Juifs.

D’où vient VKontakte ?

VK est une plateforme de divertissement et de communautés par intérêt. Ce réseau social a été créé en 2006 par Pavel Dourov, également cofondateur de l’application de messagerie instantanée Telegram, dont il a été directeur général jusqu’en avril 2014. Le succès de VK est fulgurant. Mais, en 2011, le FSB, les services de renseignement russes, lui ordonne de livrer des données sur des opposants politiques russes qui utilisent ses services. Face à son refus, Dourov est invité à revendre sa participation de 12 % à un proche du pouvoir, puis à quitter la direction de VK. La plateforme passe donc sous le contrôle d’hommes proches de Vladimir Poutine, les oligarques Igor Setchine et Alicher Ousmanov. Selon le Moscow Times, le réseau comptait déjà en 2017, 95 millions d’utilisateurs mensuels, avec une croissance record de plus de 40 % de ses bénéfices, en 2015 et 2016. Assez peu connu hors de la Russie et des pays limitrophes de langues slaves, le réseau social possède pourtant un certain nombre de pages en français. Et pour cause, il était particulièrement plébiscité par des militants antisémites et racistes, comme Alain Soral, Hervé Ryssen, Boris Le Lay. Alain Soral y avait son compte personnel. Alain Soral s’en explique : « Je suis parti sur VK parce que j’ai été viré de Facebook et Facebook c’est l’Empire ! Alors je rebondis ailleurs ». Même chose pour Dieudonné, qui avait indiqué sur Twitter le 6 janvier 2018 avoir ouvert un compte sur ce réseau, la faute à la « censure ». En août 2024, il reste un groupe intitulé « Alain Soral officiel » et un groupe « Égalité et Réconciliation ». D’autres plateformes, comme mail.ru ou RuTube (le YouTube russe) les intéressent aussi. D’autant qu’ils profitent de la « mansuétude des autorités russes, qui voient d’un bon œil l’arrivée de ces ennemis autoproclamés de l’Occident ».