En résumé, Le négationnisme contemporain associe propagande, manipulation et exploitation des technologies modernes pour raviver l’antisémitisme. En redéfinissant les Juifs comme « menteurs » au lieu de victimes, il légitime la critique antisémite et banalise les discours haineux. Face à cette dynamique et alors que les faits ont été indubitablement établis, il est essentiel de contrer ces stratégies par des moyens éducatifs, juridiques, mémoriels et historiques, tels que la préservation des archives, la recherche scientifique et la transmission des témoignages, pour protéger la vérité historique.

Le négationnisme de la Shoah puise ses origines dans un discours célèbre prononcé par Heinrich Himmler, Reichsführer-SS, en octobre 1943 devant des dirigeants SS. Dans ce discours, il désigna l’extermination des Juifs comme « une page de notre histoire qui n’a jamais été écrite et ne le sera jamais ». (Discours du Reichsführer de la SS devant les officiers-généraux de la SS, Posen 4 octobre 1943, Procès des criminels de guerre devant le tribunal militaire de Nuremberg, volume XIII, Washington, Bureau d’impression du gouvernement des Etats-Unis, 1952, pages 318-327 (document PS-1919).

Après la guerre, la stratégie nazie de dissimulation des crimes de masse s’est poursuivie. Plusieurs nazis réfugiés en Amérique du Sud et au Moyen-Orient se sont alors employés à nier ces crimes, dans le double objectif de réhabiliter le nazisme et d’en favoriser une possible résurgence.

Ainsi, le négationnisme s’est développé après la guerre dans un réseau international reliant l’Amérique du Sud, l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient.  

Pour aller plus loin :
Les idées fausses ne meurent jamais… Le négationnisme, histoire d’un réseau international, Stéphanie Courouble-Share,Le Bord de l’eau, 2021.
Le négationnisme : Histoire, concepts et enjeux internationaux, Stephanie Courouble-Share (w/ Gilles Karmasyn) Eyrolles, 2023, Fiche 2 de Gilles Karmasyn.
  L’émergence  

Amérique du Sud : Dès 1947, la revue néo-nazie en langue allemande Der Weg, publiée à Buenos Aires, adopte rapidement un discours négationniste.  

Europe : Alexander Ratcliffe, militant antisémite écossais, publie dès 1943 The Truth About the Jews, dans lequel il qualifie les atrocités de la Shoah d’« invention juive ».Maurice Bardèche (romancier d’extrême droite français) publie en 1948 Nuremberg ou la Terre promise, un livre accusant les Alliés de falsification. L’ouvrage est rapidement traduit en allemand (Die Politik der Zerstörung – Nürmberg oder Europa), et devient une référence dans les cercles négationnistes.En 1950, à Rome, les principaux leaders néo-nazis et néo-fascistes européens, dont Maurice Bardèche), Karl-Heinz Priester (ancien SS) et Oswald Mosley (néo-fasciste britannique), se réunissent pour élaborer une stratégie politique. Leur projet repose sur la réécriture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, visant à minimiser les crimes nazis et à exagérer ceux des Alliés.  

Moyen Orient : En 1955, Johann von Leers, ancien nazi et responsable de la publication Der Weg à Buenos Aires, en Argentine, s’exile en Égypte. Là-bas, il entretient une correspondance régulière avec des néo-nazis américains et français. Sous la présidence de Gamal Abdel Nasser, il rejoint en 1956 le service de propagande extérieure égyptien, où il joue un rôle actif dans la diffusion de la propagande négationniste.  
  Une diffusion internationale  

Dans les années 1950, des organisations néo-nazies et néo-fascistes diffusent des fascicules niant l’ampleur des crimes nazis et évoquant la « fable juive des millions de morts ». Le National Renaissance Party (NRP – parti néo-nazi américain) de James H. Madole glorifie les crimes nazis tout en réécrivant l’histoire pour exonérer Hitler et le nazisme. Francis P. Yockey, penseur américain antisémite et néofasciste, s’inscrit également dans ce contexte. Financé par H. Thompson, il publie en 1948, sous le pseudonyme d’Ulick Varange, son ouvrage culte Imperium, dans lequel il affirme que la Shoah n’est qu’une invention propagandiste des Alliés. Homme d’influence doté de multiples connexions internationales, Yockey joue un rôle clé en posant les bases du négationnisme américain avant même que ce courant ne se structure véritablement. En France, il entretient des relations avec des figures européennes importantes, fournissant par exemple à Maurice Bardèche des documents sur le procès de Nuremberg. Ces documents servent à Bardèche pour rédiger son deuxième ouvrage sur le sujet, contribuant à nourrir le négationnisme émergent en Europe.  

Dans les années 1960, des ouvrages plus complets émergent, posant les bases des travaux futurs du négationnisme. Paradoxalement, des historiens de divers horizons politiques, tels que Harry Elmer Barnes (libertarien), David Leslie Hoggan (national-socialiste) et James J. Martin (Libertarien-anarchiste), apportent leur soutien, renforçant ainsi l’ambiguïté du mouvement. En France, les allégations négationnistes de Paul Rassinier, rescapé de la déportation et libertaire de gauche, accentuent encore cette ambiguïté.  
  Paul Rassinier, ancien instituteur et résistant déporté, est devenu l’une des figures fondatrices du négationnisme de la Shoah. Après la guerre, il publia des ouvrages remettant en question les récits des survivants, niant l’existence des chambres à gaz et attribuant les conditions des camps aux prisonniers eux-mêmes. Son évolution idéologique, marquée par un glissement du pacifisme à l’extrême droite, s’accompagna d’accusations contre les Juifs et l’État d’Israël, qu’il accusait d’entretenir un « mensonge » sur les camps de la mort pour défendre leurs intérêts.

Pour aller plus loin :
 
Comment l’idée vint à M. Rassinier. Naissance du révisionnisme, Florent Brayard, Fayard, 1996.
Fabrication d’un antisémite, Nadine Fresco, Seuil, 1999.
« Rassinier, un imposteur », Phdn.org : https://phdn.org/negation/rassinier/index.html    
Une quête de légitimité  

Dans les années 1970, des auteurs publient des ouvrages devenus des piliers de la rhétorique négationniste. Par exemple, Austin J. App, professeur de littérature anglaise, connu pour son antisémitisme, publie The Six Million Swindle: Blackmailing the German People for Hard Marks with Fabricated Corpses (L’escroquerie des six millions : chantage au peuple allemand pour des marks contre des cadavres fabriqués) contenant huit axiomes qui serviront de base aux organisations négationnistes.  

En 1979, l’Institute for Historical Review (IHR) est créé aux États-Unis. Cet institut organise des conférences internationales annuelles réunissant des universitaires négationnistes et lance une revue dédiée. Les négationnistes se rebaptisent « révisionnistes » pour revendiquer une méthodologie scientifique, bien que leur travail soit financé par des figures antisémites comme Willis Carto.  

De nombreuses autres associations, instituts négationnistes voient le jour également en Europe dans les années 80. Par exemples, en 1981, en Allemagne, l’Institutes für deutsche Nachkriegsgeschichte – IDN (Institut d’histoire allemande de l’après-guerre), dirigé par l’extrémiste de droite Rolf Kosiek, est créé sous l’égide des éditions Grabert, connues pour la publication d’ouvrages négationnistes ; en 1982, en Angleterre, Richard Edmonds, figure politique du National Front et futur vice-président du British National Party, fonde le Centre for Historical Review (Centre pour la révision historique).    
  Le Vrij Historisch Onderzoek (VHO), qui signifie « Libre Recherche Historique », est une organisation d’extrême droite belge fondée en 1985 par les frères Siegfried et Herbert Verbeke. Basée à Anvers, elle se consacre à la publication et à la diffusion de littérature négationniste, remettant en question la réalité de la Shoah Le négationniste allemand Germar Rudolf entretient des liens étroits avec les frères Verbeke.
En 1997, G.  Rudolf, exilé en Angleterre, crée le site web vho.org reprenant le nom de l’association VHO des Verbeke. À la fin des années 1990, ce site devient la principale plateforme négationniste en Europe, jouant un rôle central dans la propagation des allégations négationnistes.
En 2002, l’organisation VHO a été dissoute par décision de justice en Belgique.                              
  A la fin des années soixante-dix, début quatre-vingt, une série de publications négationnistes déclenche une vague de scandales, en raison des thèses diffusées et du profil des auteurs. Parmi ces ouvrages, Le Mensonge d’Auschwitz (1973) de Thies Christophersen, ancien SS, Did Six Million Really Die? (1974) de Richard Verrall, membre du National Front britannique, et The Hoax of the Twentieth Century (La mystification du vingtième siècle)(1976) d’A. Butz, professeur à l’Université Northwestern, sont rejoints en 1980 par Mémoire en défense de Robert Faurisson, maître de conférences en France. Ces textes, traduits et diffusés sous divers formats, amplifient la propagande négationniste à l’échelle mondiale.  
  Arthur R. Butz, l’un des négationnistes les plus influents aux États-Unis et professeur d’ingénierie à la Northwestern University de Chicago, a publié en 1976 The Hoax of the Twentieth Century. Dès sa parution, l’ouvrage a été sévèrement critiqué par la presse, certains articles allant jusqu’à accuser Butz d’être un nazi. Ce dernier a rejeté ces accusations et nié tout lien direct avec le mouvement néo-nazi, bien que son livre ait été publié par Historical Review Press, une maison d’édition d’extrême droite britannique, également connue pour diffuser les travaux du négationniste Richard Harwood. L’année suivante, The Hoax of the Twentieth Century a été édité aux États-Unis par The Noontide Press, une maison d’édition antisémite.
L’ouvrage, qui intègre de multiples notes, un appendice et de nombreuses références à des historiens, adopte une présentation se voulant scientifique afin de donner une apparence de crédibilité académique. Pourtant, ce livre, dont le titre évoque celui d’un ouvrage d’Alfred Rosenberg, idéologue nazi, repose entièrement sur une théorie du complot. Selon Butz, les preuves de l’extermination des Juifs auraient été fabriquées par la propagande de guerre américaine sous l’influence des sionistes et du Congrès juif mondial, et les chambres à gaz ne seraient qu’une invention fantaisiste.
L’ensemble du livre repose sur une stratégie de mise en doute et de distorsion de l’histoire. Butz affirme, par exemple, que si Auschwitz avait véritablement été un camp d’extermination, les services secrets américains en auraient été informés. De plus, il avance que si les familles juives ne se sont pas retrouvées après la guerre, c’est parce qu’elles ne le souhaitaient pas, justifiant cette allégation absurde en prétendant que les mariages d’avant-guerre étaient souvent forcés.

Pour aller plus loin :
 
“The Auschwitz Gas Chambers and Holocaust Deniers”, G. B., A student essay from Dr. Elliot Neaman’s History 210 class (historical methods – fall 1996), Phdn.org : https://phdn.org/negation/gravediggers/gom-1996-auschwitz_gc_and_deniers.html
 
“The paranoid style: Analysis of a holocaust‐denial text”, Jacques Kornberg, Patterns of Prejudice: Vol. 29, No. 2-3, pp. 33-44.
  De nouveaux arguments, présentés comme fondés sur des aspects scientifiques, émergent. Ces rapports, comme le rapport Leuchter, cherchent à dissimuler l’idéologie négationniste derrière une façade de prétendue rigueur.  
En 1993, s’appuyant sur les conclusions du Rapport Leuchter, le négationniste allemand Germar Rudolf publie un rapport intitulé Expert Report on the Formation and Detection of Cyanide Components in the ‘Gas Chambers’ of Auschwitz (Gutachten über die Bildung und Nachweisbarkeit von Cyanidverbindungen in den « Gaskammern » von Auschwitz). Ce rapport, basé sur des recherches entamées en 1991, avait été préparé dans le cadre de la défense juridique de l’ancien général nazi Otto Ernst Remer. Rudolf s’est proposé comme témoin expert lors des procès de Remer et de David Irving, mais sa demande a été rejetée. Ce rapport pseudo-scientifique nie l’utilisation de cyanure d’hydrogène à Auschwitz pour l’extermination. Afin de donner plus de crédibilité à ses thèses, Rudolf a publié plusieurs versions de ce rapport en allemand et a utilisé des pseudonymes de scientifiques et d’historiens, se présentant ainsi comme un chercheur en quête de vérité. Le rapport a été traduit en anglais peu après sa publication et en français en 1996 par le VHO, une organisation belge néo-nazie et négationniste.

Pour aller plus loin :
 
« Leuchter, Rudolf et les bleus de Prusse », Richard J. Green, 1997, Phdn.org : https://phdn.org/negation/rudolf/green_cyanures/index.html
 
« Chemistry is Not the Science: Rudolf, Rhetoric, and Reduction », Richard J. Green and Jamie McCarthy, 1999, Phdn.org : https://phdn.org/archives/holocaust-history.org/auschwitz/chemistry/not-the-science/
Réactions  

Les années 1990 marquent un tournant dans la lutte contre le négationnisme, caractérisées par des avancées législatives, des procès retentissants et des efforts internationaux coordonnés pour contrer cette idéologie.  

Lois et cadres juridiques
La décennie débute avec l’adoption de la loi Gayssot en France en 1990, qui criminalise la négation des crimes contre l’humanité tels que définis dans la Charte de Londres de 1945. Cette loi inspire d’autres pays européens, comme l’Autriche qui, en 1992, modifie sa loi de 1947 pour inclure la pénalisation de la négation et de la banalisation de la Shoah. La Belgique suit également cette tendance en adoptant, en 1995, une loi punissant la négation, la minimisation grossière, la justification ou l’approbation publique du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. De même, la Pologne adopte en 1998 une législation visant à documenter et à poursuivre les crimes liés à l’occupation nazie et au régime communiste, tout en condamnant les formes de négation et de déformation de l’histoire.  

Procès et dénonciation publique
Les procès jouent un rôle central pour discréditer les négationnistes et leurs arguments. En 1990, les poursuites contre Fred Leuchter aux États-Unis révèlent son absence de qualifications scientifiques, sapant la crédibilité du Rapport Leuchter, souvent cité par les négationnistes. En 1999, un tribunal polonais condamne Dariusz Ratajczak pour avoir publié des écrits niant l’Holocauste. Ces affaires judiciaires montrent une volonté croissante d’utiliser le droit pour contrer le négationnisme. (“First Polish Holocaust Denial Case Dismissed”, Auschwitz.org)  

Mobilisation internationale
Les années 1990 voient aussi une mobilisation sans précédent des institutions et des organisations pour préserver la mémoire de l’Holocauste. En 1991, l’American Historical Association affirme que « aucun historien sérieux ne remet en question la réalité de l’Holocauste » (United States Holocaust Memorial Museum, ushmm.org). À la fin de la décennie, en 2000, la Déclaration de Stockholm engage 46 gouvernements à maintenir la recherche, l’éducation et la mémoire de la Shoah, tout en s’opposant fermement aux tentatives de négation. (L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA))  

Ces efforts conjoints – lois nationales, actions judiciaires et initiatives internationales – renforcent la lutte contre la banalisation du négationnisme et affirment la nécessité de protéger la vérité historique.    
Persistances et mutations contemporaines  

Malgré une surveillance accrue et des lois plus strictes dans de nombreux pays, les négationnistes poursuivent activement leurs efforts de diffusion et de légitimation, ajoutant également l’idée d’être des chercheurs persécutés « seuls contre tous ».  

Les négationnistes ont toujours orchestré de vastes campagnes de communication, utilisant divers supports tels que courriels, lettres et articles. Ils prétendent ainsi apporter une « bonne nouvelle » à l’humanité, et particulièrement aux Juifs, en affirmant que « les Juifs ne sont pas morts ». (Note) Parallèlement, ils accusent les historiens, les survivants, les Alliés et Israël d’avoir fabriqué un mensonge afin de tirer profit de ce qu’ils qualifient de « crime inventé ». Depuis les années 2000 jusqu’à aujourd’hui, ces campagnes massives se poursuivent, s’adaptant aux nouveaux moyens de communication pour diffuser leurs thèses négationnistes.  

Leurs activités incluent également :  

Organisation de pétitions : Ils mobilisent des soutiens pour défendre les négationnistes emprisonnés, comme Ursula Haverbeck en Allemagne, figure emblématique du négationnisme.  

Participation à des concours et prix internationaux :
Le Concours international de caricatures sur la Shoah, organisé en Iran en 2015, a rassemblé des œuvres antisémites et négationnistes. Le Prix Robert-Faurisson, créé en 2020, honore des individus engagés dans la diffusion de discours négationnistes.  

Traduction et diffusion d’ouvrages
Présence sur les plateformes de commerce en ligne : Des ouvrages négationnistes, comme ceux de la collection Holocaust Handbook Book Series, sont disponibles sur des sites de vente en ligne, rendant ces contenus accessibles à un large public.  
 
Description de la photo :
Amazon Belgique
Ouvrage négationniste de Carlo Mattogno, négationniste italien
Publié par Castle Hill Publishers, maison d’édition de Germar Rudolf, Holocaust Handbook Series
Lien archivé : https://web.archive.org/web/20241203092310/https:/www.amazon.com.be/dp/159148264X?tag=bookfinder-test-be-21&linkCode=osi&th=1&psc=1&language=en_GB&selectObb=new
Production de contenus apparemment neutres : En choisissant des titres ou des approches ambiguës, comme le livre de Thomas Dalton (pseudonyme) intitulé Debating the Holocaust: A New Look at Both Sides, ils visent à semer le doute tout en masquant leur véritable idéologie.  

Description de la photo :
Ouvrage négationniste, Debating the Holocaust: A New Look at Both Side, Thomas Dalton, 2015, Holocaust Handbook Series.