En résumé, L’extension du terme « négationnisme » à des contextes variés risque d’affaiblir sa portée et d’entraver les efforts pour préserver la mémoire des génocides. Il est donc crucial de réserver ce mot à des idéologies qui nient ou falsifient les faits historiques d’un génocide, tout en utilisant des termes adaptés pour d’autres formes de déni. Cette précision sémantique est une étape nécessaire pour lutter efficacement contre la désinformation et protéger la vérité historique.

Description de la photo : Courrier international, 31 janvier 2022 : https://web.archive.org/web/20241124131346/https:/www.courrierinternational.com/revue-de-presse/reportage-el-paraiso-verde-une-communaute-de-negationnistes-du-covid-installee-au
| Le terme « négationnisme », historiquement lié à la Shoah et aux autres génocides, a vu son usage s’étendre de manière problématique à des contextes divers, tels que les débats sur le climat ou les pandémies. On parle aujourd’hui de « négationnistes du climat » ou de « négationnistes du COVID-19 », une généralisation qui risque de diluer la gravité et la spécificité du concept. |
![]() Description de la photo : Alliance, 28 décembre 2017 : https://www1.alliancefr.com/actualites/cuisine-israelienne-arabe-critique-genocide-culturel-palestiniens-6061410 L’article explique que l’origine des plats est contestée, voire niée. |
| Cette utilisation abusive banalise non seulement le terme, mais aussi les crimes qu’il était initialement destiné à qualifier. Assimiler un scepticisme scientifique ou économique, voire culinaire, à une idéologie niant des génocides risque de rendre floues les frontières entre des formes de déni très différentes. Pour ces nouveaux contextes, des termes plus appropriés comme « climato-sceptique » ou « denialiste » (inspiré de l’anglais denialism) seraient plus adaptés, en maintenant une distinction claire et essentielle entre négation des faits historiques et d’autres formes de déni. |
| Le négationnisme appliqué à la guerre : un cas spécifique L’emploi du terme « négationnisme » dans des contextes de guerre, qu’il s’agisse des guerres coloniales, de la guerre en Ukraine, ou du massacre du 7 octobre 2023, nécessite une attention particulière pour éviter de diluer son sens originel. |
| Négationnisme et guerres coloniales La négation des violences et des crimes commis pendant les guerres coloniales constitue une forme particulière de falsification historique. En France, par exemple, cette négation prend souvent la forme d’un refus de reconnaître les exactions de la colonisation ou de la guerre d’Algérie : Minimisation des violences : Présenter les massacres coloniaux comme des « incidents isolés » ou des réponses légitimes à des actes de rébellion. Effacement des responsabilités : Nier la responsabilité de l’État français dans des crimes tels que les massacres de Sétif, Guelma, et Kherrata en 1945. Glorification de la colonisation : Justifier la colonisation en insistant sur les prétendus bienfaits apportés aux populations colonisées. |
| Comme l’écrit Francis Arzalier dans Les Cahiers d’Histoire : « Le négationnisme colonial se nourrit d’un double discours : la glorification de la mission civilisatrice et la minimisation des violences. » (« Le négationnisme colonial, de l’Université à la littérature de gare », Francis Arzalier Cahiers d’Histoire. Revue d’Histoire Critique, n° 99, 2006, p. 37-48.) |
| Si nier les violences et les crimes commis pendant les guerres coloniales constitue une forme spécifique de falsification historique, les méthodes de négation peuvent parfois être similaires. De même, la construction rhétorique d’une histoire fictive autour d’un génocide peut se retrouver dans la falsification des crimes coloniaux. Cependant, en parlant de « négationnisme colonial », on sous-entend que les deux événements niés sont équivalents et donc comparables, ce qui conduit à mettre les crimes coloniaux sur le même plan, en gravité, que la Shoah. Or, tout massacre de masse n’est pas un génocide, et toute falsification historique ne relève pas du négationnisme, même lorsqu’elle consiste à édulcorer les faits. Les comparaisons abusives entre la Shoah et les crimes de la colonisation, bien que parfois avancées, ne répondent pas aux exigences de la méthode historique. Un exemple révélateur est celui de Pierre Guillaume, principal propagandiste d’ultragauche des négationnistes, devenu lui-même négationniste dans les années 1980 en soutenant Robert Faurisson. Dans un article célèbre publié dans Libération le 7 mars 1979, intitulé « Que savent les Français du massacre de Sétif ? », Guillaume comparait la guerre d’Algérie à la Shoah, banalisant ainsi le génocide des Juifs. Pour aller plus loin : Les idées fausses ne meurent jamais… Le négationnisme, histoire d’un réseau international, Stéphanie Courouble-Share,Le Bord de l’eau, 2021. |
| Guerre en Ukraine et réécriture historique Dans le cas de la guerre en Ukraine, la propagande russe illustre bien comment le déni et la falsification peuvent être utilisés comme outils de guerre. Effacement des crimes : Les massacres commis par les troupes russes, comme à Boutcha, sont niés ou imputés à l’Ukraine. Réécriture de l’histoire : La Russie présente l’invasion de l’Ukraine comme une « libération » ou une lutte contre un prétendu « nazisme ukrainien ». |
| Comme le souligne Gérard Bensoussan dans Le Monde : « Le cas russe est un très bon objet d’observation du négationnisme, caractérisé par le déni, le mensonge, et la substitution à la réalité de la scène de crime d’une invention narrativement reconstituée. » (Le Monde, « Le cas russe est un très bon objet d’observation du négationnisme », 15 octobre 2022.) |
| Le massacre du 7 octobre et le négationnisme d’atmosphère Depuis les attaques du Hamas le 7 octobre 2023, une nouvelle forme de négationnisme, qualifiée de « négationnisme d’atmosphère », a émergé. Ce phénomène ne consiste pas à nier directement les violences, mais à minimiser leur portée ou à les replacer dans une logique de justification politique ou idéologique. Minimisation des actes : Certains discours relativisent la gravité des massacres en évoquant les conditions du conflit israélo-palestinien. Justification idéologique : D’autres cherchent à excuser les attaques en les présentant comme une réponse aux politiques israéliennes. |
| Comme le souligne Gérard Bensoussan dans Le Monde : « Le cas russe est un très bon objet d’observation du négationnisme, caractérisé par le déni, le mensonge, et la substitution à la réalité de la scène de crime d’une invention narrativement reconstituée. » (Le Monde, « Le cas russe est un très bon objet d’observation du négationnisme », 15 octobre 2022.) |
| Préserver la spécificité du concept Bien que le terme « négationnisme » puisse être pertinent pour décrire certains phénomènes, son extension à des contextes variés exige une grande prudence sémantique. Il est crucial de préserver la spécificité de ce concept afin d’en conserver toute la gravité. Un concept structuré : Le négationnisme, tel qu’il s’applique à la Shoah, repose sur des structures clairement établies, notamment des associations, des maisons d’édition et des revues spécialisées. Cette structuration, développée sur plusieurs décennies, le distingue des autres formes de déni ou de falsification historique. Qualifier de « négationnisme » tout refus ou distorsion de la réalité comporte un risque majeur : celui de diluer le concept et d’en vider la substance. Le piège des comparaisons abusives : Comparer deux événements niés revient implicitement à les considérer comme équivalents et comparables. Une telle assimilation place ces événements sur un même plan de gravité, risquant ainsi de banaliser la singularité de la Shoah. L’importance de la rigueur historique : Pour des événements récents, tels que des crimes de guerre ou des massacres, il est indispensable d’attendre les enquêtes officielles et les analyses approfondies des historiens avant de tirer des conclusions définitives. L’immédiateté des faits récents complique une interprétation pleinement étayée, alors qu’une certaine distance temporelle est souvent nécessaire pour établir les faits de manière incontestable. Préserver le sens du terme : En multipliant les usages du terme « négationnisme », on risque de perdre de vue son origine et sa pertinence, ainsi que la nécessité de l’appliquer uniquement à des phénomènes clairement définis et documentés. |


