Le négationnisme est une doctrine militante et politique. Il nie l’existence d’un génocide. Il n’est pas une doctrine historique. Un négationniste croit. Il ne conteste pas sa croyance. L’histoire est en revanche une science, un savoir. Pas une croyance. Un historien cherche le savoir. La Turquie est négationniste. Elle nie la réalité du génocide des Arméniens et des autres Chrétiens de l’Empire ottoman perpétré en 1915. La déclaration de 2009 de son Premier Ministre illustre les caractéristiques du négationnisme officiel turc désormais séculaire. Ces caractéristiques qui en sont autant d’éléments constitutifs sont les suivantes.
Confusion délibérément entretenue
La Turquie essaie de faire de la commémoration annuelle du génocide par les Arméniens une occasion « pour partager librement des opinions sur une question d’histoire ». Elle confond l’opinion et l’histoire. Celle-ci ne se fonde pas sur des avis, des croyances mais sur une analyse méthodique, indépendante et rigoureuse. Pourquoi d’ailleurs « partager des opinions » et non un savoir ? Reconnaitre des faits et une réalité historique ne relève pas de la croyance.
Relativisme intentionnel
La Turquie minore l’importance des massacres des Arméniens et les dilue en les associant à d’autres événements historiques qui leur étaient contemporaines. La déclaration de 2009 fait état d’une « période difficile pleine de souffrances » pour « les citoyens turcs, kurdes, arabes, arméniens et les millions d’autres citoyens de l’Empire ottoman ». La technique négationniste est bien rôdée. L’énumération des citoyens victimes de la période commence par les Turcs et finit par les Arméniens. Un peu comme si, en évoquant la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne d’aujourd’hui faisait passer les victimes allemandes avant les victimes juives et comme si la cause de leurs souffrances respectives avait été la même. Il est certes question des souffrances des Arméniens mais elles ne sont pas présentées comme étant de nature différente de celles subies par les autres citoyens de l’Empire ottoman pendant la même période. Les Arméniens « tout comme chaque autre citoyen de l’Empire ottoman » devraient pouvoir se souvenir de leurs souffrances, sans opérer la moindre distinction entre les motifs de ces souffrances : « le feu brûlerait tout là où il tombe ». Tout le monde aurait été pris dans le chalut d’une même tragédie. Le négationnisme efface toute distinction de destin et les fond tous dans un contexte général historique commun et sans relief. Or, seuls les Arméniens ont été génocidés.
Humanisme déguisé
La déclaration pérore qu’ “une approche humaniste à ces questions requiert une compréhension de toutes les souffrances subies (…) sans discrimination religieuse ou ethnique ». « C’est un devoir de l’humanité que de reconnaitre que les Arméniens commémorent leur souffrance ». Ce vernis humaniste masque le vrai débat puisqu’il se fonde sur les souffrances et non sur leur cause. Il évite la mise en œuvre d’un véritable devoir humaniste, celui de reconnaitre les faits et pas seulement leurs douloureuses conséquences. La Turquie déclare faire preuve d’empathie et de tolérance et attendre de ses interlocuteurs qu’ils en fassent de même. Par un renversement des rôles subtilement mis en scène, elle en appelle au “compromis, dénonce la haine, et loue le respect et la tolérance ». Le ressentiment des Arméniens devrait, aux termes de la déclaration, être transformé en amitié.
Mais à quoi servent ces vœux pieux s’ils tolèrent le refus officiel de reconnaitre un crime pourtant qualifié de « honteux » par le père fondateur de la Turquie dès après le génocide ?
Mensonge éhonté
La Turquie prétend permettre la libre expression de pensée et d’opinion à propos des « événements de 1915 ». Elle prétend aussi assurer une « perspective plurielle ». La déclaration feint d’ignorer l’article 301 du Code pénal turc qui permet de poursuivre quiconque mentionne le génocide arménien et soutient sa réalité. Le Prix Nobel de littérature turc, Orhan Pamuk, de nombreux intellectuels et éditeurs ont été poursuivis sur cette base. Selon la déclaration, ceux qui parleraient d’un génocide expriment des propos et portent des thèses « accusatoires, offensantes et provocatrices ». Il y a en réalité des entraves à la liberté d’expression en Turquie.
Incapacité de parler de génocide
Le mot génocide est tabou. Plutôt que de le mentionner, plusieurs paraphrases et détours de langage sont déployés. Ainsi, il est question des « événements de 1915 », des « événements aux conséquences inhumaines », de « souffrances », des «incidents de la Première Guerre Mondiale ». Les Arméniens ont perdu leur vie « dans le contexte du début du vingtième siècle ». Jamais, l’intention d’exterminer les Arméniens n’est exprimée. Il y a toutefois un relatif progrès dans le déni : il n’est plus question de morts arméniens causés par le typhus comme les autorités turques l’ont longtemps prétendu.
Politisation de l’histoire
La Turquie est le seul pays qui nie l’existence du génocide. La plupart des parlements européens, nord-américains, sud-américains ont reconnu le génocide. De nombreux chefs d’Etat également. Les historiens du monde entiers l’ont reconnu. Les seules personnes à ne pas le faire se situent en Turquie ou lui sont inféodées. Pour tenter de justifier cet isolement flagrant, la Turquie demande à partager les sources d’histoire de chacun pour permettre de conclure au génocide. L’Allemagne post nazie a reconnu les faits. Sans convoquer une « commission mixte ». En se contentant des faits. Demande-t-on à une femme violée de démontrer qu’elle l’a été alors que son témoignage, celui de tiers, les procès-verbaux et le jugement l’attestent ? Les dénégations du coupable sont pitoyables. Pourquoi convoquer des historiens turcs pour « faire la lumière sur les événements de 1915 et une compréhension exacte de l’histoire » alors que les témoignages directs des victimes et des tiers présents, les sources historiques (ottomanes et diplomatiques) et les procès pénaux de l’époque attestent à suffisance la réalité du génocide ? Sinon pour gagner du temps ? Sinon pour persister dans le déni ?
Angélisme lénifiant
La déclaration en appelle aux « peuples d’Anatolie ». Or, il n’y a plus d’Arméniens en Anatolie… Le génocide a réussi. Elle mentionne les « valeurs communes » entre ces peuples. Lesquelles ? Elle ajoute que ces peuples « continuent d’avoir la même capacité de créer un nouveau futur ». Pour quel projet ? Sur quelle base ?
La compassion trompeuse
Quand la raison est évincée, quand l’histoire est tronquée, il reste l’appel à l’émotion. La déclaration se conclut, sans avoir reconnu les faits et la réalité du génocide, sur l’espoir que les victimes reposent en paix. Les conditions et l’existence même de leur destruction délibérée est totalement occultée… Certes, pour la première fois, la Turquie présente ses condoléances aux « petits-enfants » des victimes. C’est un début de dialogue. Mais ces condoléances, c’est-à-dire l’expression de la part que la Turquie prend à la douleur des Arméniens, sont-elles sincères dès lors que la source de cette douleur est niée ?
Double génocide
Que valent ces condoléances puisque la déclaration se conclut par une mise en équivalence des victimes du génocide et tous les autres citoyens ottomans ? La déclaration rend ainsi hommage « à tous les citoyens ottomans qui ont perdu leurs vies dans la même période et dans les mêmes circonstances » (nous soulignons) ? Ces derniers mots représentent une escalade dans la politique du relativisme. Ils sous-entendent pernicieusement que les Turcs ont subi le même sort que les Arméniens. En d’autres termes, la Turquie prépare l’argument du double génocide : si les Arméniens ont été génocidés, les Turcs l’auraient aussi été. La déclaration fait état de vies perdues « dans les mêmes circonstances ». Sans aucune preuve. Sans expliquer la disparition des Arméniens de l’Anatolie, la destruction de leurs églises, de leurs cimetières, de leurs maisons. L’argument est aussi vain que celui qui consisterait à soutenir que les résistants juifs ont commis un génocide en résistant par les armes contre les Allemands.
Les extraits qui précèdent ont été traduits de la version anglaise de la déclaration de 2009 publiée sur le site du gouvernement turc (Turkish Prime Minister Mr. Recep Tayyip Erdoğan published a message on the events of 1915 / Republic of Türkiye Ministry of Foreign Affairs)