Les négationnistes s’appuient sur des méthodes de manipulation intellectuelle pour diffuser leurs idées. Leur discours s’organise autour des trois registres de la rhétorique définis par Aristote : le logos (la logique), le pathos (l’émotion), et l’ethos (la crédibilité).

Description de la photo : Le triangle rhétorique est introduit par Aristote dans son œuvre Rhétorique (écrite aux alentours de 350 avant J.-C.).

Le logos : la logique

Les négationnistes exploitent des arguments pseudo-logiques pour remettre en cause les faits établis et construire une « logique » qui soutient leur discours.

  • Hypercritique des preuves : Ils critiquent systématiquement les témoignages et les documents historiques, qu’il s’agisse :
    • des récits des bourreaux ou des déportés,
    • des archives, des plans, ou des rapports scientifiques,
    • des travaux des historiens ou des décisions des Alliés.
  • Biais cognitifs et fallacieux argumentaires :
    • Par exemple, ils exigent des preuves irréfutables tout en inversant la charge de la preuve : ce serait aux historiens de prouver que la Shoah a bien eu lieu, et non à eux de démontrer leurs affirmations. Ici, le renversement de la preuve est influencé par le biais de confirmation.
  • Manipulation de la méthode historique :
    • Ils isolent des documents de leur contexte historique pour en déformer le sens.
    • Ils contestent des détails mineurs pour remettre en cause l’ensemble du récit historique, selon une logique d’« effet domino » proche des autres théories complotistes (par exemple, celles concernant l’attentat du World Trade Center).
    • Leur discours repose souvent sur des raisonnements illogiques ou délirants, qui inversent les faits et les interprétations.
    •  
  • Instrumentalisation de la science :
    • Ils affirment que l’extermination des Juifs aurait été impossible pour des raisons démographiques ou techniques.
    • Ils inventent ou manipulent des faits scientifiques pour soutenir leurs thèses, par exemple en produisant de faux rapports ou en envoyant des « experts » dans les camps pour discréditer les preuves historiques.
    •  
  • Construction d’une histoire fictive : Leur objectif final est de réécrire l’Histoire par la manipulation, la distorsion et la falsification des faits.

Pour aller plus loin : https://informationisbeautiful.net/visualizations/rhetological-fallacies/ (traduit en 11 langues)

Description de la photo :

  • Pseudo-rapport négationniste, rédigé en 1988, par Fred Leuchter.

Le rapport Leuchter est un document pseudo-scientifique rédigé en 1988 par Fred Leuchter, un ingénieur américain autodidacte se présentant comme expert en chambres à gaz. Commandé par la défense du néo-nazi Ernst Zündel lors de son procès pour négationnisme au Canada, ce rapport visait à démontrer que les chambres à gaz utilisées dans les camps d’extermination nazis, notamment à Auschwitz, n’auraient pas pu fonctionner pour des exécutions massives.

Principaux points du rapport :

  • Analyses chimiques : Leuchter a prélevé, illégalement, des échantillons de murs des chambres à gaz présumées, affirmant que les traces de cyanure (utilisé dans le gaz Zyklon B) étaient insuffisantes pour prouver leur utilisation à des fins de meurtre.
  • Problèmes techniques : Il prétendait que les chambres ne pouvaient pas être conçues pour des exécutions massives, en raison de leur ventilation et de leur construction.
  • Conclusions négationnistes : Leuchter conclut que les chambres à gaz n’étaient pas utilisées pour exterminer des victimes, soutenant ainsi une thèse négationniste.

Réfutations et critiques :

  • Incompétence scientifique : Fred Leuchter n’était ni ingénieur diplômé ni chimiste, et ses méthodes d’analyse étaient non conformes aux standards scientifiques. Il n’a pas étudié l’effet du temps et des conditions environnementales sur les traces de cyanure.
  • Interprétation biaisée : Les chambres à gaz avaient été partiellement détruites après la guerre, ce qui rendait ses conclusions fallacieuses. Des études ultérieures, notamment celle de Jan Markiewicz et d’autres historiens et chimistes, ont réfuté ses affirmations.
  • Propagande négationniste : Le rapport a été largement utilisé par les négationnistes comme outil de désinformation, bien qu’il ait été discrédité par la communauté scientifique et historique.

Pour aller plus loin :

  • “A Study of the Cyanide Compounds Content In The Walls Of The Gas Chambers in the Former Auschwitz and Birkenau Concentration Camps”, by Jan Markiewicz, Wojciech Gubala, Jerzy Labedz, Institute of Forensic Research, Cracow, https://phdn.org/archives/holocaust-history.org/auschwitz/chemistry/iffr/report.shtml.
  • « Fred Leuchter’s Problem », A student essay from Dr. Elliot Neaman’s History 210 class, 2001, https://phdn.org/negation/gravediggers/gom-2001-fred_leuchter_problem.html.
  • Réfutation du rapport Leuchter, https://www.hdot.org/debunking-denial/chambres-a-gaz-dauschwitz-birkenau-le-rapport-de-fred-leuchter/?lang=fr.
  • Un film sur Fred Leuchter, https://www.imdb.com/title/tt0192335/ , 1999, Errol Morris.

Les négationnistes manipulent souvent les nuances des récits historiques pour tenter de semer le doute sur la réalité des chambres à gaz nazies. Une de leurs stratégies consiste à utiliser une logique fallacieuse d’ « effet domino » : s’ils parviennent à remettre en question un point précis, ils prétendent que cela invalide l’ensemble du récit historique.

Un exemple souvent exploité est celui des chambres à gaz à Dachau. En 1960, l’historien allemand Martin Broszat a publié une lettre dans Die Zeit, où il déclarait : « Ni à Dachau, ni à Bergen-Belsen, ni à Buchenwald des juifs ou d’autres détenus n’ont été gazés. La chambre à gaz de Dachau n’a jamais été complètement terminée ni mise “en service”. »

Cette distinction, importante pour clarifier les différences entre les camps de concentration et les camps d’extermination, a été détournée par les négationnistes.

Les négationnistes utilisent cette déclaration pour affirmer :« Puisque les chambres à gaz n’ont pas été utilisées à Dachau, alors elles n’ont pas existé non plus à Auschwitz. » Cette logique est fallacieuse pour plusieurs raisons :

  • Les négationnistes isolent les propos de Broszat de leur contexte. Celui-ci ne niait pas l’existence des chambres à gaz ailleurs, mais cherchait à clarifier leur fonction spécifique à Dachau.
  • Contester l’usage des chambres à gaz à Dachau n’a aucun impact sur les preuves massives et indépendantes concernant Auschwitz, qui restent incontestables (témoignages, plans, restes matériels).
  • En réalité, les chambres à gaz de Dachau, bien que non industrielles, étaient opérationnelles et utilisées à des fins expérimentales. Les négationnistes occultent ce détail pour soutenir leur argument.

En utilisant l’exemple de Dachau, les négationnistes exploitent les nuances méthodologiques des historiens pour construire une logique d’« effet domino » : ils cherchent à faire croire qu’un doute sur un détail isolé invalide l’ensemble des preuves. Cela reflète une stratégie classique de désinformation, courante dans d’autres théories complotistes, où la remise en question d’un maillon isolé est censée faire s’effondrer toute la chaîne de faits.

Pour aller plus loin :

  • « La Lettre de l’historien Martin Broszat falsifiée par les négationnistes depuis 1960 ! », https://phdn.org/negation/broszat.html
  • Le négationnisme : Histoire, concepts et enjeux internationaux, Stephanie Courouble-Share (w/ Gilles Karmasyn) Eyrolles, 2023, Fiche 2 de Gilles Karmasyn.